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samedi 7 octobre 2017

Au Liban, chrétiens et musulmans s’ouvrent aux mêmes dévotions religieuses


Au Liban, chrétiens et musulmans s’ouvrent aux mêmes dévotions religieuses

[REVUE LE MONDE DE LA BIBLE] Au Liban, ainsi que dans de nombreux pays orientaux, 
le culte des saints draine, aujourd’hui comme hier, l’essentiel des dévotions aussi bien chrétiennes
 que musulmanes et nourrit un dialogue interreligieux naturel.

Article publié dans Le Monde de la Bible, n222
Les milliers d’oratoires, de chapelles, de monastères, de mosquées, de maqâm(sanctuaire,
cénotaphe) et de mazâr (oratoire) témoignent d’une géographie sacrée en Orient qui ne cesse de
 se développer et d’évoluer, même durant les moments difficiles de conflits régionaux.
En marge des pèlerinages, qui s’inscrivent dans le cadre de calendriers liturgiques, des fidèles
 de toutes confessions se livrent à des ziyârât (visites pieuses à des lieux de culte), orientées
vers divers sanctuaires et adoptent des pratiques dévotionnelles presque identiques. Ces pèlerinages, 
à la recherche de la baraka (bénédictions et grâces envoyées par Dieu) se sont répandus, exprimant 
la piété des fidèles et leur besoin de mettre leur existence
 et leurs problèmes quotidiens en rapport avec Dieu.
Deux grandes catégories de saints partagés avec des sous-catégories peuvent être présentées :
d’une part les saints « reconnus » et vénérés par les deux communautés, d’autre part les saints
qui appartiennent à une seule tradition mais qui sont vénérés par les fidèles des deux communautés.

« Ces pèlerinages, à la recherche de la baraka (bénédictions et grâces envoyées par Dieu) 

se sont répandus, exprimant la piété des fidèles et leur besoin de mettre leur existence et 

leurs problèmes quotidiens en rapport avec Dieu ».

Dans la première grande catégorie, la Sainte Vierge occupe indiscutablement une place unique.
 Fille de Sion pour les juifs, mère de Jésus, fils de Dieu, pour les chrétiens, mère du prophète
Issa pour les musulmans – dont le nom est cité 34 fois dans le Coran – et figure admirable devant
 laquelle viennent se recueillir les fidèles de diverses religions. Une dévotion très importante lui est
 réservée en Orient et particulièrement au Liban ; aussi bien
 dans la religion chrétienne que dans la religion musulmane.
La dévotion mariale partagée au Liban dépasse celle vouée à tous les autres saints. Bien que les deux 
communautés vénèrent la Sainte Vierge, la quasi-totalité des lieux de culte qui lui sont dédiés sont chrétiens –
 il en existe environ un millier au Liban.
Cependant un petit oratoire de culte musulman dédié à la Vierge a été identifié dans la Bekaa nord-ouest
 au Liban et la réputation du maqâm chiite de Nabi Omran, où serait enterré le père de la Vierge (Qlailé, 
dans le sud du Liban) attire des fidèles de toutes confessions.

« La Sainte Vierge occupe indiscutablement une place unique. Fille de Sion pour les juifs,

 mère de Jésus, fils de Dieu, pour les chrétiens, mère du prophète Issa pour les musulmans »


Une deuxième sous-catégorie regroupe les prophètes bibliques vénérés à la fois par les juifs, les
chrétiens et les musulmans. C’est le prophète Élie, Nabi Ayla ou Nabi Yassine (saint Élie dans le
Coran). Au Liban, on compte environ 265 sanctuaires chrétiens qui lui sont dédiés ainsi qu’une
dizaine de lieux de culte musulmans.
Les saints « reconnus » et vénérés par les deux communautés, mais sous des noms différents,
sont plus spécifiquement des saints chrétiens dont les correspondances se retrouvent dans la
 tradition islamique. Saint Georges (Mar Jiryes), al-Khodr est un de ces saints. Saint populaire
de renommée universelle, il compte parmi les saints les plus vénérés en Orient et au Liban par
 les chrétiens, les musulmans et les Druzes (synthèse de divers courants religieux et intellectuels
issus du mysticisme musulman et de la pensée coranique, mais également des éléments issus des
 religions perse et hindouiste).
Saint Georges détient, après la Sainte Vierge, le plus important nombre de lieux de culte au
 Liban, avec environ 350 sanctuaires chrétiens et une vingtaine de sites musulmans. Saint Pierre
 (Mar Boutros), Sham’oun, Sem’an, est un autre exemple de saint appartenant à cette catégorie.
 Une vingtaine de lieux de culte chrétiens au Liban sont dédiés à cet apôtre martyr ainsi que quelques
 sanctuaires musulmans comme le maqâm de Sam’oun El Safa dans le village de Sham’a où la tradition
 populaire locale chiite rapporte qu’il serait enterré.

« Des saints guérisseurs « généralistes », accomplissant des miracles et remédiant à toutes

 sortes de situations »

Des croyants de toutes les confessions consacrent une dévotion particulière à certains saints
exclusivement chrétiens ou musulmans. La dévotion réservée aux saints chrétiens libanais
maronites – saint Charbel, sainte Rafqa et saint Hardini – a pris une telle ampleur qu’ils
semblent être devenus les intercesseurs et les défenseurs de toutes les communautés libanaises
et des symboles nationaux. L’adoration et la ferveur que les foules innombrables leur
 manifestaient n’ont pas attendu les canonisations officielles en 1977, 2001 et 2004. Ils sont
 considérés comme des saints guérisseurs « généralistes », accomplissant des miracles et
 remédiant à toutes sortes de situations.
Leurs lieux de culte sont les plus fréquentés au Liban et on vient de loin pour les implorer.
Les saints guérisseurs, ou thaumaturges, auxquels sont attribués des pouvoirs et des vertus
 spécifiques, sont très nombreux dans toutes les communautés. Un même saint peut réunir
plusieurs spécialisations et caractéristiques, vertus thérapeutiques, patrons de métiers, protecteurs
… Il existe un ensemble de saints que l’on peut qualifier de saints guérisseurs « spécialisés »,
chez les chrétiens comme chez les musulmans. Il y a parmi eux les « ophtalmologues » comme
Mar Nohra (saint Lucius), El Imam El Ouzai spécialiste des rhumatismes, ou encore Nabi Barri à
 Haytlé (Akkar) un saint musulman spécialiste des verrues.

Des pratiques dévotionnelles

Chaque sanctuaire propose aux fidèles une série d’initiatives priantes, de rites, pour la plupart
partagés entre les fidèles de différentes communautés religieuses. Chrétiens et musulmans
suivent les mêmes chemins vers des sanctuaires ruraux ou urbains et se livrent pratiquement
aux mêmes démarches cultuelles. Très rares sont les pratiques dévotionnelles réservées à une
seule de ces communautés.
Répandre du parfum (‘Itr) ou offrir du sel sont par exemple des pratiques typiquement
musulmanes alors que s’habiller aux couleurs des saints est un rituel exclusivement chrétien.
Toute la démarche votive s’articule autour de la baraka, le pèlerin va chercher à mériter la
 baraka du saint et du lieu, il va aussi vouloir s’en imprégner et se l’approprier et enfin
 s’assurer
 que le saint n’oubliera pas les grâces demandées. Les premiers rituels visent donc à mériter ces
grâces et ces bénédictions.
La marche vers le lieu de culte est la première étape du pèlerinage. La distance parcourue à pied,
 le niveau de difficulté du circuit (sentier, route, escalier…) et les modalités de déplacement
 (pieds nus, à genoux, en chaise roulante, sur béquille…) jouent un rôle dans la démarche votive.
 Pour les pèlerins, laisser quelque chose au saint est important mais ramener du lieu de culte la 
baraka, les grâces, est aussi primordial. Par cet échange, ils cherchent à entretenir leur relation
 avec le saint. Ces éléments cultuels (terre, eau, morceau de tissu, feuilles d’arbres ou de plantes, 
morceaux d’écorce ou de racine…) rapportés chez soi peuvent servir à des rituels à domicile 
comme les onctions, les ablutions, les absorptions ou même les fabrications d’amulettes.

Du partage de la baraka au dialogue naturel

En ces lieux de culte se vit une convivialité interconfessionnelle propice au maintien d’un 
dialogue naturel même en marge de tout genre d’extrémisme et de fanatisme. Au Liban, mais
 aussi dans d’autres pays orientaux comme la Syrie ou la Jordanie, les pèlerins se côtoient et 
échangent dans une atmosphère cordiale et pacifique, sans artifice, souvent loin des tensions de
 la réalité sociopolitique, même s’il n’est pas dit que ce dialogue se maintient toujours dans la vie
 quotidienne, en dehors des pèlerinages. Malgré les blessures de la guerre, les chrétiens d’Orient 
veulent encore croire au vivre-ensemble, al ‘aych al mouchtarak (la coexistence 
pluriconfessionnelle), qui s’inscrit dans le cadre du « dialogue de vie ».
Le pèlerinage est un cheminement vers un lieu sacré qui aboutit à une « rencontre » avec le saint. 
Même si ce n’est pas l’objectif initial de la démarche, c’est aussi une « rencontre » avec « l’autre » : 
pour le chrétien avec le musulman et pour le musulman avec le chrétien. Les fidèles répètent souvent
 le leitmotiv Allah Wahad (« Il n’y a qu’un Dieu ») ou encore Kol al Qodisin fiyon al barakeh
 (« Tous les saints sont porteurs de grâces »). À travers les sanctuaires, les saints opèrent des miracles 
avec les chrétiens et les musulmans sans distinction.

« Malgré les blessures de la guerre, les chrétiens d’Orient veulent encore croire au vivre-

ensemble, al ‘aych al mouchtarak (la coexistence pluriconfessionnelle), qui s’inscrit dans le

 cadre du « dialogue de vie » ».

Les pratiques interreligieuses ne nécessitent pas une participation réelle à l’univers religieux de
l’« autre
 », mais une participation à un univers « partagé ». Les chrétiens et les musulmans, dans le cadre
 de leur
s visites votives, ne vont pas chercher à cacher leur appartenance religieuse, à prier différemment.
Chaque pèlerin participe à la religion de l’autre sans rien céder de sa propre identité. Dans une région 
où la religion est structurante des identités individuelles et collectives, la mémoire de la guerre et de
ses blessures, les difficultés et les obstacles du vivre ensemble ne sont pas minimisés, avec une société
 civile fortement imprégnée de segmentations communautaires, un espace de partage naturel existe
encore. Cette fréquentation mixte des lieux de culte ne se limite sans doute pas à un partage banal
de l’espace sacré mais à un véritable échange, vecteur d’un lien social.
La différence (ou plutôt « la pluralité » ?) n’est pas toujours séparatrice et source de conflits, elle peut 
contribuer à la construction d’une civilité interconfessionnelle reposant sur le respect de la religion de
 l’autre porteuse d’espoir pour la paix en Orient.
Nour Farra-Haddad, anthropologue du religieux, Université Saint-Joseph de Beyrouth, 
AUST, UL
, le 









https://www.la-croix.com/Religion/Au-Liban-chretiens-musulmans-souvrent-memes-devotions-religieuses-2017-10-05-1200882131

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